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par Ruchira Gupta (présidente-fondatrice, Apne Aap Women Worldwide, Inde) Lorsqu'un problème est sévère et qu'il a tendance à profiter à un groupe puissant, on a traditionnellement tendance à l'escamoter sous le tapis en prenant pour acquis qu'il est naturel et inévitable. C'était vrai de l'esclavage jusqu'au mouvement abolitionniste du 19e siècle, et ce l'était du colonialisme jusqu'à ce que se répandent par contagion les mouvements indépendantistes du 20e siècle. On voit aujourd'hui ces mêmes forces à l'oeuvre dans les attitudes entourant les réalités mondiales et nationales de l'esclavage sexuel. Le principal facteur qui légitime les profits réalisés à même la location, la vente et l'envahissement des corps humains est l'idée que ce phénomène est trop puissant pour qu'on puisse le combattre, qu'il a toujours existé et qu'on peut l'escamoter en le légalisant et en se contentant de l'accepter.
Ceux qui en profitent - dans ce cas-ci, le réseau international des trafiquants sexuels, des agents de tourisme sexuel et des propriétaires de bordels - sont le principal soutien de l'argument qui cherche à légaliser et accroître des profits qui rivalisent déjà avec ceux du trafic international d'armement et de drogue. Qu'est-ce qui diminuera cette injustice et y mettra fin? Le fait d'exposer sa réalité: l'absence de solutions de rechange pour les personnes prostituées; les toxicomanies; l'incapacité d'empathie chez ceux qui créent la demande, et les résultats désastreux constatés partout où la vente ou la location d'êtres humains à des fins sexuelles a été légalisée et banalisée. En Australie et aux Pays-Bas, par exemple, où la prostitution a été légalisée, la traite et les préjudices qui l'accompagnent n'ont fait qu'augmenter. À Victoria, en Australie, la légalisation n'a pas que permis aux bordels légaux de proliférer, mais les bordels illégaux ont eux-mêmes augmenté de 300% en un an. Un environnement accueillant pour les touristes sexuels et autres acheteurs a eu pour effet de multiplier la demande et, comme les femmes et les jeunes filles du pays disposaient de trop d'autres emplois pour devenir l'offre, des femmes ont dû être amenées par la traite d'Asie du Sud-est. Il en est de même à Amsterdam où les jeunes filles amenées d'Europe de l'Est et d'Afrique par les trafiquants sont aujourd'hui plus nombreuses que les citoyennes néerlandaises dans les bordels. Le maire d'Amsterdam constate que le quartier « chaud » de sa ville est devenu un pôle d'immigration illégale et de blanchiment d'argent. En Allemagne et dans une ville voisine de Las Vegas, où la prostitution a été légalisée, des agences gouvernementales ont tenté d'obtenir de candidates à l'assurance-chômage la preuve qu'elles avaient tenté de trouver du « travail » dans la soi-disant « industrie de l'hospitalité » (la prostitution) pour reconnaître leur admissibilité à ces prestations. Ces tentatives n'ont été défaites que par une levée de boucliers des mouvements de femmes. Dans les quelques pays à avoir légalisé la prostitution - en croyant que cela réduirait les préjudices infligés aux femmes prostituées, comme certains le prétendent aujourd'hui en Inde - les taux d'agression et de viol des personnes prostituées n'ont pas chuté. Il n'existe pas non plus de comptes rendus corroborés de l'assertion que la légalisation augmente l'utilisation du condom ou le pouvoir des femmes de l'exiger. On a constaté au contraire que le discours officiel sur l'utilisation des condoms a souvent permis aux tenanciers de bordels d'exiger plus d'argent des prostitueurs pour des rapports sexuels non protégés, tout en les encourageant à dissimuler le nombre de femmes et d'enfants prostitués dont la vie a été fauchée par le sida. À Calcutta, une organisation de femmes qui avait réclamé une syndicalisation de la prostitution pour garantir des droits aux travailleuses a admis qu'elles vivaient de la violence lorsqu'elles se retrouvaient seules avec le client. « Ils ont payé, disent-elles, nous ne pouvons pas les arrêter. »Un médecin travaillant pour cette organisation a démissionné après avoir dû recoudre, pour la troisième fois, le vagin déchiré d'une Népalaise de 15 ans. Mais d'autres nouvelles sont encourageantes. Elles viennent des pays où les trafiquants ont fait l'objet de poursuites et où les femmes et les enfants prostitués se sont vu offrir des services et des solutions de rechange. La Suède s'en est prise aux trafiquants et aux proxénètes, en confisquant leurs actifs acquis illégalement et en les forçant à compenser les préjudices infligés. L'État a aussi décriminalisé les femmes et enfants prostitués et leur a offert des services. En pénalisant ceux qui créent la demande et en créant des écoles de clients » (« Johns schools ») où les hommes peuvent remettre en question leur dépendance à la domination, les autorités suédoises réduisent le problème à la source. Il en a résulté une baisse marquée du trafic à des fins sexuelles et de la marchandisation de la sexualité. En 1999, on estimait que 1 250 000 hommes suédois achetaient quelque 2 500 femmes prostituées une ou plusieurs fois par an, avant l'adoption de cette loi. En 2002, le nombre des femmes prostituées n'atteignait pas plus de 1 500 femmes. La seule façon réellement efficace de contrer la traite des femmes est de la voir pour ce qu'elle est : un affront aux droits de la personne, que l'on peut réduire, tout comme on a réussi à le faire pour l'esclavage du travail et pour le colonialisme. La prostitution n'a pas existé dans toutes les sociétés : elle est fonction de l'inégalité des femmes et de l'équation faite entre la masculinité et la domination. Ce ne sont pas tous les hommes qui sont aujourd'hui dépendants de la prostitution. La marchandisation des êtres humains crée une classe distincte de personnes dont les corps peuvent être loués ou vendus, soit le contraire même de la protection universelle de la dignité humaine, telle qu'enchâssée dans la constitution indienne. -------------------------------------------------------------------------------- (L'auteure est fondatrice et présidente d'Apne Aap Women Worldwide, une organisation qui milite contre la traite des personnes.) Texte original de cet article au http://outlookindia.com/article.aspx?263361 (Relayé par CATW-L et traduit par Martin Dufresne) |